Débat : « Bruxelles contre les nations ? »

En présence de :

  • Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles
  • Alain Rousset, député, président du Conseil régional d’Aquitaine
  • Patrick Venries, directeur général délégué du groupe Sud Ouest
  • Roy Perry, leader du comté du Hampshire (Angleterre)

 Résumé par Lucie Bachelot, 8 novembre 2014 – TNBA, Bordeaux

Selon Jean Quatremer, cette question ne se pose pas dans les mêmes termes dans tous les pays. Il y a une chose frappante vue de Bruxelles. Deux pays ont des difficultés à vivre en Europe, à se penser en Europe : la France et la Grande-Bretagne. Selon lui, la France est le pays de l’euroscepticisme, peut-être même devant la Grande-Bretagne. En France, tout ce qui affaiblit l’Etat central est perçu comme un affaiblissement de la nation. La nation s’identifie à l’Etat et vice-versa. Roy Perry affirme qu’il existe effectivement plus de similitudes entre la France et la Grande-Bretagne qu’on ne voudrait l’admettre. En Grande-Bretagne, le mot « Bruxelles » est devenu un gros mot. Si quelque chose va mal, c’est Bruxelles qu’on critique.

Jean Quatremer souligne qu’à l’inverse, des pays de tradition fédérale, comme l’Allemagne ou l’Espagne, n’ont pas de difficulté à se voir en Europe. L’Europe, ce n’est pas défaire les Etats, les identités nationales. « L’objectif aujourd’hui n’est pas de créer un superstate européen », même si c’était le cas à l’origine : l’Europe avait la volonté d’en finir avec les Etats, idée partagée par les Etats eux-mêmes pour en finir avec les guerres. Aujourd’hui, l’Europe, c’est exercer en commun des compétences à un niveau approprié. Certaines compétences se sont donc déplacées vers le haut, mais d’autres ont été transférées vers le bas, au niveau régional.

Quatremer affirme que le problème en France n’est pas seulement l’Europe, mais c’est aussi le local. Une petite comparaison pour comprendre cette idée : le fait que l’éducation soit gérée par les Lander ne pose aucun problème aux Allemands, cela ne met pas en danger la nation allemande. Mais en France, il est impensable que l’éducation soit décentralisée. Pourtant, Alain Rousset insiste sur la nécessité de donner un rôle croissant aux régions françaises. Si on regarde les régions espagnoles, elles ont un vrai pouvoir. Il faut transférer aux régions la capacité d’accompagner les PME par exemple. Cela ne signifie pas pour autant la disparition de l’Etat, qui va garder ses politiques régaliennes comme la fiscalité (même si elle doit s’homogénéiser par le haut en Europe) et la sécurité par exemple. « On est Tanguy en France, on veut son papa Etat ».

Alain Rousset dit préférer parler avec Bruxelles qu’avec Paris. En Aquitaine, l’Europe est à portée de la main. Les régions gèrent les fonds européens (logement social, laboratoires, modernisation des entreprises). Au niveau régional, on perçoit bien la crainte des Etats centralisés : perdre du pouvoir. « La société française est une société de sous-traitance » : les collectivités territoriales sont des sous-traitants de l’Etat, les entreprises locales sont des sous-traitants de grands groupes parisiens ou internationaux, et toute l’épargne des banques remonte à Paris. Cette domination du centre tient à l’histoire, mais aussi au fait qu’il y a les grands corps d’Etat (consanguinité).

Patrick Venries parle d’un « grand désenchantement ». On a vu plusieurs idées disparaitre : on ne pense plus que l’Europe apporte un bien-être aux populations. Jean Quatremer reprend cette idée en disant : « ce qu’on oublie, c’est qu’il vaut mieux être chômeur que d’être dans une tranchée ». On oublie la guerre. Le problème fondamental de l’Europe, c’est que ce n’est pas un argument qu’on peut entendre aujourd’hui, c’est un événement trop lointain. Selon Venries, les politiques ont une responsabilité là-dedans : très peu d’élus défendent l’Europe au quotidien, ils renvoient la balle à Bruxelles tous les jours, les modes de scrutin européens ne sont pas bien faits, les eurodéputés ne sont pas de grands communicants. Et Quatremer d’ajouter : « on communautarise les échecs nationaux, on nationalise les succès européens ».