Débat : « L’Empire russe. La presse doit-elle faire la guerre à Poutine ? »

En présence de :
  • Sergueï Parkhomenko, journaliste et éditeur russe d’origine ukrainienne.
  • Thornike Gordadze, ancien ministre de l’intégration européenne de Georgie, aujourd’hui chercheur associé au CERI.
  • Arpad Schilling, metteur en scène hongrois.
  • Bernard Guetta, chroniqueur de « La matinale » de France Inter.

Résumé par Juliette Nicolas, 7 novembre 2014 – TNBA, Bordeaux

Dans les années 1990 et au début des années 2000, l’UE cherchait plutôt à faire de la Russie un partenaire. Il y a eu des accords de partenariat économiques, des accords en termes de sécurité et de justice, etc. Aujourd’hui la situation semble avoir changé.

 

Qu’est-ce que le poutinisme ?

 

Sergueï Parkhomenko :

Il y a eu un contrat implicite entre Poutine et la population russe. Poutine assurait une certaine sécurité à la population : se nourrir, des crédits abordables, l’accès à la consommation, une augmentation du niveau de vie. En échange, les Russes lui ont laissé la responsabilité du pouvoir, et ne devaient pas protester.

L’opinion publique européenne et la presse européenne manifestaient un certain mépris pour cela. Cependant, les pays européens adhèrent au même genre de contrat avec Poutine : mais ce sont l’accès à l’énergie (« on vous chauffe ») et le business qui sont en jeu (importations, investissements européens en Russie).

Le contrat entre Poutine et les Russes a bien fonctionné pendant de nombreuses années, notamment car le niveau de consommation partait de très bas. Mais en 2011-2012, la « révolution d’hiver » avortée a montré qu’un certain nombre de citoyens russes demandaient leur droit d’électeur. Poutine a aujourd’hui besoin d’un autre type de contrat avec les Russes pour s’assurer l’adhésion de sa population. Surtout dans une période où la prospérité et le pouvoir d’achat des Russes diminuent. Il insiste aujourd’hui sur la sécurité vis-à-vis de l’étranger. Il présente la Russie comme entourée d’ennemis. Les événements en Ukraine découlent de cette logique de politique interne. Le contrat avec l’Europe reste le même.

 

Arpad Schilling :

Il observe qu’il y a 25 ans, le plus grand désir des Hongrois était le départ des Russes de leur pays. Il y a 7 ans, Orban faisait son grand discours sur l’influence de la Russie, présentée comme le diable. Mais aujourd’hui, Orban est l’un des plus grands alliés de la Russie. C’est là la grande différence entre Poutine et Orban. Ce dernier n’a pas d’idéal fixe.

Cependant, il observe des similarités. Comme Poutine, lors de son élection Orban était perçu comme le sauveur après un chaos politique et économique. Orban parle de révolution avec son élection de 2010, et dit que c’est le seul vrai changement de système après la sortie du communisme. Il parle de fierté et d’indépendance retrouvée (comme Poutine), et de se faire enfin respecter par l’Europe de l’Ouest et par les USA. Il limite l’indépendance des médias, construit une oligarchie nationale, place ses proches dans l’industrie, dans les médias etc. Il se présente aussi comme un guerrier permanent entouré d’ennemis. Il ne comprend pas qu’une solidarité entre les peuples soit possible. Il instrumentalise les manifestations, pour prétendre qu’elles montrent que le régime est démocratique.

Avec les évènements d’Ukraine, il a vu une opportunité de récupérer un territoire où il y a une forte minorité hongroise. Mais il a dû changer sa ligne politique, qui n’était pas populaire auprès des Hongrois.

La Russie a toujours une influence prépondérante en Russie. Par exemple, depuis quelques mois, la Russie a fourni beaucoup d’argent pour financer une centrale nucléaire, à travers un contrat secret.

 

Thornike Gordadze :

Un exemple de ce « contrat » entre Poutine et la communauté internationale : quand la Géorgie a été occupée en 2008, la communauté internationale n’a fait que bouder quelques mois, et ça n’a pas servi d’exemple pour le futur.

La Hongrie n’en n’est pas encore au même niveau antidémocratique et de propagande qu’en Russie, mais c’est quand même inquiétant.

Dans le Times, Poutine a été présenté deux fois comme l’homme le plus influent du monde. Son influence se base surtout sur le soft power . En Europe, beaucoup de businessmen, mais aussi des hommes politiques reprennent ses arguments. Il dispose de réels relais d’opinion. Une bonne partie du budget russe alloué aux événements d’Ukraine est utilisé à des fins de propagande.

Poutine ne veut pas forcément une extension du territoire russe. Il veut surtout montrer qu’une transition démocratique réussie n’est pas possible dans cette partie du monde.

Les arguments de Poutine, repris en Europe :

– Ce sont des fascistes qui ont gagné les élections ukrainiennes.

– L’Ukraine a toujours été russe.

– C’est l’UE qui est venue tirer l’Ukraine vers elle (faux).

– Le cas de la Crimée est comparable à celui du Kosovo.

 

En Russie, la propagande atteint des sommets (notamment à la télé). Elle prétend que l’UE soutient les fascistes élus en Ukraine, on entend même que l’UE est gouverné par des homosexuels etc.

La guerre d’Ukraine est la phase ultime du régime en Russie. Elle peut marcher, mais pourrait aussi être le début de la fin.

 

L’UE est-elle trop conciliante/trop faible ?

 

Bernard Guetta :

Les Occidentaux (Européens et américains) ont commis deux erreurs qui ont permis ces dérives russes et hongroises.

Premièrement, quand Gorbatchev a proposé de construire entre l’UE et l’URSS des accords de partenariat économiques, de sécurité et d’équilibre continental, il n’a pas été pris au sérieux. Les Occidentaux se méfiaient d’une tromperie, ou pensaient que c’était voué à l’échec.

Deuxièmement, après Gorbatchev, les Occidentaux ont applaudi à ce qui a été « le plus grand hold up de l’histoire » (ou vol organisé). Sous le couvert d’un passage au capitalisme, toute l’économie, toutes les propriétés sont passées aux mains de quelques oligarques. Une large partie de la population russe a été dégoutée de l’idée de marché libre, mais aussi de démocratie.

Quand Poutine est arrivé, il a été bien accueilli. Il disait qu’il allait faire rendre gorge à ces voleurs. En fait, il n’a fait que changer les voleurs, en favorisant ses proches. Son régime est plus autoritaire que celui d’Eltsine, et joue sur le nationalisme pour maintenir le consensus.

Poutine pose un problème en Russie. Il met son pays entre les mains de la Chine, qui est deux fois plus peuplée, plus riche, limitrophe, et surtout qui commence à coloniser la Sibérie par des voies économiques. Il pose aussi un problème de sécurité en Europe. On a à nos frontières un Etat qui annexe la Crimée, et qui installe la guerre en Ukraine. Ce n’est pas certain que l’UE soit aujourd’hui en état de de relever ce redoutable défi à ses frontières.

 

Faut-il alors faire la guerre à Poutine dans la presse ?

 

Sergueï Parkhomenko :

En Russie, la réponse est évidente : la presse doit faire la guerre à Poutine, parce que Poutine fait la guerre à la presse.

 

Thornike Gordadze :

On n’a pas à dire à la presse occidentale ce qu’elle doit faire. Il y a en Occident une certaine pluralité d’opinions au sujet de Poutine, et il faut qu’elle s’exprime. Cependant, il compare l’action de la Russie en Ukraine et en Crimée avec les coups de force d’Hitler avant la 2ème guerre mondiale.

 

Bernard Guetta fait lui-même « la guerre à Poutine » dans ses articles.

 

L’UE et l’OTAN n’ont-ils pas une responsabilité dans la crise de l’Ukraine ? (avec l’OTAN qui cherche à s’étendre, volonté de répandre la démocratie, sous-estimation de Poutine etc.)

 

Bernard Guetta :

Oui ils ont sous-estimé la détermination de Poutine. Cependant, ce n’est pas l’UE qui est allée chercher l’Ukraine. Et il ne s’agissait que d’un accord commercial, que 95% de la population souhaitait. L’UE aurait-elle dû le leur refuser ?!

Thornike Gordadze : Il faut prendre en compte la volonté des peuples quand c’est eux qui veulent rejoindre l’OTAN. Quand le chef d’Etat ukrainien a voulu négliger la volonté du peuple à se rapprocher de l’UE, ça a causé sa chute.

 

Les opinions publiques européennes sont-elles prêtes à aggraver leur situation économique pour être plus fermes vis-à-vis de Poutine ?

 

Sergueï Parkhomenko :

En tout cas, Poutine veut montrer que tout s’achète. Il a acheté des JO dans une ville sans eau ni électricité. Avec Russia Today, une nouvelle chaine russe va venir s’implanter en Europe. Avec les Mistrals, la Russie, qui n’en a pas vraiment besoin, pose une question : la France s’achète-t-elle ?

 

Thornike Gordadze : Poutine pense que les gouvernements européens sont faibles, car ils dépendent de l’opinion publique. Et celle-ci réagit à chaque hausse du chômage.