Débat : « Les journalistes en poste à Bruxelles, des technocrates qui s’ignorent ? »

En présence de : 
  • François BEAUDONNET – Correspondant permanent de France 2 à Bruxelles.
  • Grégoire LORY – Correspondant permanent de Radio France Internationale (RFI).
  • Jean-Pierre STROOBANTS – Journaliste en charge de la couverture de l’actualité européenne et belge au journal Le Monde.

Résumé par Julien Chasserieau – 6 novembre 2014 – TNBA, Bordeaux

Toutes les institutions de l’Union européenne ont des équipes chargées de diffuser l’information et de la communiquer aux médias. Ainsi, pratiquement tous les jours, la Commission fait une ou plusieurs conférences, et des porte-paroles des institutions sont en permanence à la disposition des journalistes. Généralement, les informations communiquées, « pleines de langue de bois », relèvent plus de la communication pure que de l’information. De fait, les conférences de presse sont rarement reprises par les médias, par manque d’intérêt. Les journalistes font donc face à de véritables difficultés pour obtenir des informations intéressantes : s’ils sont en apparence bombardés d’informations, ces dernières ne sont pas forcément très intéressantes, et souvent peu susceptibles d’être publiables dès que l’on creuse un peu.

Les journalistes doivent donc devenir un peu technocrates, ou, du moins, chercher à essayer de créer leurs propres réseaux pouvant leur apporter des informations dignes d’intérêt. Pour François Beaudonnet, cette nécessité de maîtriser les arcanes des institutions européennes peut amener à des conflits d’intérêts et des copinages avec la fonction publique européenne, un risque qui augmente avec le temps que passe un journaliste à Bruxelles. Certains journalistes couvrent l’Union européenne depuis tellement longtemps qu’ils oublient qu’ils ne sont qu’observateurs. Ainsi, des journalistes sont devenus porte-paroles de la Commission, d’autres sont entrés dans des boîtes de conseil et d’expertise, etc. Pour les trois intervenants, il a une « nécessité d’expliquer et non de chercher à défendre ou pourfendre l’Europe », en jonglant entre l’essentielle proximité aux sources d’information et la distance qu’il convient de garder avec les institutionnels. Jean-Pierre Stroobants ajoute enfin que les journalistes vivant à Bruxelles couvrent aussi généralement l’actualité du Benelux, et ils sont donc amenés à traiter des sujets autres que l’Europe, leur permettant de ne pas rester « coincés dans une bulle ».

Les intervenants précisent que bien qu’ils ne soient pas véritablement des technocrates, c’est pourtant généralement l’idée que l’on se fait d’eux, y compris dans leur propres rédactions. Certains de leurs collègues les accusent parfois d’être trop pro-fédéralistes et de ne pas assez prendre en compte la question nationale. Ces incompréhensions se retrouvent souvent dans le choix des thèmes que les journalistes doivent traiter. Si pour les sujets d’importance (grands sommets européens, etc.), les rédactions demandent des articles à publier, il arrive cependant fréquemment que les journalistes proposent aussi des sujets qu’ils jugent importants, mais qui ne sont pas forcément simple à faire accepter par les rédactions nationales, l’Europe étant jugée trop peu « glamour ». Grégoire Lory explique ainsi qu’il sait maintenant quel sujet proposer aux médias avec lesquels il travaille, indiquant qu’un sujet sur les relations entre l’Union européenne et le Burkina Faso, accepté à RFI, n’a par exemple aucune chance de passer à France Inter. Les trois intervenants conviennent qu’il est pour eux plus complexe de faire accepter leurs articles et que la pédagogie est essentielle pour que leurs écrits sur des thèmes européens « mineurs » soient publiés, tout en indiquant que depuis la crise économique et la crise des dettes souveraines, les demandes de couverture des questions européennes ont augmenté dans les rédactions nationales.

Pour les trois journalistes, ce regain d’intérêt pour l’Europe met en relief le manque de correspondants, dont le nombre avait été presque divisé par deux en 5 ans (passant de 1300 accrédités en 2005 à 750 en 2010). En effet, par manque de moyens, de nombreux médias français préfèrent n’envoyer des journalistes que pour des événements ponctuels d’importance, en profitant du fait d’un trajet de train Paris-Bruxelles dure moins d’une heure et demie. Mais vivre sur place est essentiel pour pouvoir créer des réseaux d’informations de qualité. À Bruxelles, il n’y a ainsi qu’une vingtaine de journalistes français actifs au quotidien, alors que des pays comme l’Italie et l’Allemagne ont gardé des rédactions plus importantes. Le cas le plus emblématique de ce manque de correspondants est celui de la Lettonie, qui n’avait en 2010 qu’une journaliste sur place, qui était donc la source quasi unique d’information pour la télé publique, plusieurs radios et un grand quotidien… Selon les trois intervenants, une information de qualité sur l’Union européenne ne peut de fait être garantie que par des correspondants permanents présents à Bruxelles, en nombre suffisant, respectant les règles déontologiques de la profession, mais sachant aussi « raconter l’Europe » pour intéresser les rédactions nationales, et par extension, le public.