Débat : « L’Europe est-elle le désespoir de l’Afrique ? »

En présence de : 
  • Aboubakr Jamaï, enseignant à l’Institut Américain des Universités à Aix-en-Provence. Fondateur du Journal Hebdomadaire (Maroc).
  • Ignacio Cembrero, journaliste espagnol, spécialiste du Maghreb (El Pais, El Mundo)
  • Baudelaire Mieu, journaliste chez Jeune Afrique (Côte d’Ivoire)
  • Jean-Pierre Stroobants, correspondant du Monde à Bruxelles 

Résumé par Marine Manzinello, 7 novembre 2014 – TNBA, Bordeaux

 « L’Europe forteresse » est une idée qui persiste, les pays européens étant devenus des pays d’accueil. Schengen démontre la volonté européenne de renforcer la fermeture des frontières. Depuis 2000, les transferts d’aide aux immigrés vers les pays d’origine peuvent être évalués à 500 milliards de dollars par an. C’est un facteur de développement pour les pays d’origine des migrants mais la main d’œuvre migratoire devient également essentielle pour les pays d’accueil. Cependant, on peut souligner une tentative d’externaliser les politiques répressives vers les pays « amis » (notamment au Maghreb). De nombreuses questions en termes de droits de l’Homme peuvent être posées.

 

Comment essayer de sortir des impasses actuelles ?

 

En 2013 a été lancé un plan de sauvetage des migrants afin d’aider l’Italie à leur porter secours. Mais cela reste controversé en raison de l’idée que « plus on en sauve, plus le voyage deviendrait sûr ».

 

Ignacio Cembrero nous fait part des images spectaculaires à Ceuta et Melilla dont il a été témoin et qui révèlent la violence de la Garde civile et la souffrance des hommes. L’Espagne aurait un problème migratoire. Un accord bilatéral de refoulement avec le Maroc est en vigueur depuis 2 ans, du fait qu’une fois à l’intérieur de l’Espagne, il est plus difficile d’expulser les migrants. Des lois sur les étrangers régulent les mouvements illégaux mais les garanties prévues ne sont pas toujours respectées (idem concernant les mineurs qui devraient avoir des protections). De plus l’Espagne est un pays d’émigration depuis 2-3 ans de jeunes diplômés, ce qui est dramatique pour l’avenir de ce pays. Enfin il souligne que le problème de l’immigration illégale concerne toute l’Europe.

 

Baudelaire Mieu parle des difficultés de la délivrance d’un visa en Côte d’Ivoire ; c’est un « parcours du combattant ». La prise de rendez-vous peut prendre jusqu’à 3 mois et il n’y a aucun recours possible. La France reste un idéal pour les intellectuels. Mais les documents truqués alimentent les suspicions.

 

Jean-Pierre Stroobants évoque la politique d’immigration, d’asile, et diplomatique européenne, qui sont pour lui des politiques des Etats membres qui tentent de se coordonner. Cependant il y a un désaccord fondamental sur politique de sanction vis-à-vis de l’Ukraine. De plus le contexte politique nuit à cet effort de coordination avec les pressions des partis populistes.

 

On voit avec Mare Nostrum que l’Europe peine ; l’Italie a bénéficié de beaucoup d’argent mais l’opération est terminée. L’Opération Triton, gérée par Frontex, a pris la suite. Elle est de moindre ampleur et il n’y a quasiment pas de budget. Il faut de plus souligner le rôle des passeurs ; il y a un énorme transit d’argent qui profite à des réseaux criminels.

 

Pour Aboubakr Jamaï les relations UE/Afrique sont marquées par un triptyque :

  • Immigration
  • Terrorisme
  • Marché pour les entreprises européennes

 

Le problème de ce triptyque est qu’il est basé sur des objectifs qui peuvent être atteints par des régimes non nécessairement démocratiques, conduisant à une diminution du respect des droits de l’Homme (curseur sécurité vs liberté). On peut citer l’exemple du TGV au Maroc qu’il qualifie de « cadeau » de Mohammed VI à Sarkozy.

 

La question essentielle à se poser est la suivante : quel type de gouvernance souhaitons-nous ? Les pays européens ne sont pas obsédés par l’idée de la propagation de la démocratie tant que ce triptyque est assuré. Cela fonctionne à court terme, mais à plus long terme les pressions migratoires ne pourront baisser que si les sociétés sont prospères et basées sur les règles de droit et non le népotisme.

 

Enfin, si le Maroc ne s’est pas plus embrasé c’est bien grâce aux transferts d’immigrés (5-6 milliards d’euros). Plus de 90% des transferts vont à la santé, éducation ; cette aide est donc un stabilisateur social.